Observation clinique.
09h02. Tu ouvres ton ordinateur. Avant même que ton café ne refroidisse, tu as déjà :
- répondu à un message Teams marqué “pas urgent”,
- accepté une réunion “rapide” de 30 minutes calée en plein au milieu de ton créneau de travail concentré,
- cliqué sur “oui” à une invitation envoyée hier à 22h47,
- laissé tomber la tâche que tu avais prévue pour “aider vite fait” un collègue.
Ton statut est “Disponible”. En réalité, tu es déjà tendu.
11h23. Tu es en train de travailler sur quelque chose d’important. Notification. Notification. Notification. Tu réponds, parce que “ça ne prendra qu’une minute”. Tu ouvres, tu lis, tu réagis. Tu reviens à ta tâche. Tu as perdu le fil. Tu recommences. Tu recommences encore.
14h07. Tu manges devant ton écran “parce que c’est plus simple” et tu en profites pour “avancer sur deux-trois trucs”. Tu gardes un œil sur tes messages au cas où “on aurait besoin de toi”. Tu n’as jamais officiellement dit que tu étais disponible en continu, mais tu te comportes comme si tu l’étais.
17h58. Tu fermes officiellement ta journée… mais tu gardes ton téléphone à portée de main. Sait-on jamais. Une urgence. Une question. Une réunion déplacée. Tu ne veux pas être celui ou celle “qu’on ne peut jamais joindre”.
Ceci n’est pas un cas isolé. C’est une routine. Quotidienne. La tienne.
Le tabou silencieux : personne n’a fixé de limites, mais tout le monde en souffre
On parle beaucoup de “charge mentale”, de “burn-out”, de “droit à la déconnexion”. On en fait des conférences, des articles, des webinaires. Mais dans ton équipe, dans ton service, dans ta boîte… les limites restent floues.
Personne n’a vraiment dit :
- “Je ne réponds pas après 18h30.”
- “Je ne suis pas disponible pendant mes plages de travail concentré.”
- “Je ne regarde pas mes mails le week-end.”
Pourtant, tout le monde se plaint en off :
- “On est tout le temps sollicités.”
- “J’ai l’impression de ne jamais vraiment décrocher.”
- “Je ne peux jamais prévoir une vraie pause sans me faire interrompre.”
Il y a une espèce de pacte silencieux :
- ne pas poser de limites claires,
- par peur de paraître fainéant, pas engagé, pas “team player”,
- tout en espérant secrètement que quelqu’un, un jour, va dire stop pour ouvrir la voie.
Et si cette personne, c’était toi ?
Oui, même si personne dans ton équipe ne le fait.
Pourquoi tu n’oses pas fixer des horaires clairs (même si tu sais que tu en as besoin)
Tu sais très bien que ton niveau de disponibilité actuel n’est pas tenable. Tu le sens dans ton corps (fatigue, nervosité, irritabilité) et dans ta tête (difficulté à te concentrer, culpabilité dès que tu ne réponds pas instantanément).
Pourtant, tu n’oses pas poser noir sur blanc des horaires clairs de disponibilité. Pourquoi ?
1. Tu as peur du jugement
Tu te dis peut-être :
- “Si je dis que je ne réponds plus après 18h30, on va penser que je ne suis pas investi.”
- “Si je coupe les notifs le matin pour avancer sur mes dossiers, on va dire que je ne suis pas réactif.”
- “Si j’ose dire non à une réunion, on va me mettre de côté.”
Tu préfères souffrir en silence plutôt que de risquer de passer pour le ou la “moins dispo” de l’équipe.
2. Tu t’es construit une identité autour du fait d’être disponible
Tu es peut-être devenu, sans t’en rendre compte, la personne :
- à qui on peut toujours demander un service “en dernière minute”,
- qui “dépanne” tout le monde,
- qu’on qualifie de “tellement arrangeant”, “toujours là”, “hyper réactif”.
Ça flatte l’ego. Ça donne le sentiment d’être indispensable. Mais le prix est élevé : ton temps, ton énergie, ton espace mental.
3. Tu crois que “tant que personne ne dit rien, c’est que tout va bien”
Ton manager ne t’a jamais dit : “Tu dois être disponible de 8h à 20h.” Tes collègues non plus. Mais tu vois ce qu’ils font :
- Ils envoient des messages tard.
- Ils répondent pendant leurs vacances.
- Ils acceptent des réunions à n’importe quelle heure.
Alors tu te cales sur le comportement le plus extrême par peur de “faire moins”. Même si personne ne t’a officiellement demandé ce niveau de disponibilité. C’est ça le piège.
Le vrai problème : ce ne sont pas les autres, c’est l’absence de règles… et donc l’absence d’attentes claires
Tu crois peut-être que le problème, ce sont :
- les collègues qui envoient des messages à n’importe quelle heure,
- les managers qui programment des réunions sur les pauses,
- les clients qui “ont absolument besoin de toi maintenant tout de suite”.
En surface, oui, ça joue. Mais le problème de fond est là :
Il n’y a aucune règle claire. Donc chacun projette ses propres peurs, ses propres besoins, ses propres limites… sur les autres.
Résultat :
- toi, tu crois qu’on attend de toi que tu sois dispo tout le temps,
- ton collègue croit qu’il doit répondre même en vacances,
- ton manager pense que vous êtes à l’aise avec le fait de recevoir des messages en dehors des horaires,
- et personne ne vérifie si tout ça est vrai.
Fixer des horaires clairs de disponibilité, ce n’est pas “faire ton rebelle”, ce n’est pas “te mettre au-dessus des autres”. C’est juste rendre explicite quelque chose qui, sinon, te dévore en silence.
“Ok, mais comment je fais tout seul dans mon équipe ?”
Tu te poses peut-être cette question :
“Fixer des horaires clairs, ça marcherait si c’était décidé par mon manager, ou par la boîte entière. Mais moi, tout seul, au milieu d’une équipe qui ne le fait pas… c’est impossible.”
Non, ce n’est pas impossible. Mais ce n’est pas “naturel” non plus. Ça demande trois choses :
- Clarifier tes propres règles avant même d’en parler aux autres.
- Les communiquer avec précision, sans agressivité, sans justification de trois pages.
- Les tenir, surtout quand ça gratte, quand tu te sens coupable, quand tu as peur de décevoir.
On va voir ensemble comment tu peux faire ça concrètement, pas dans la théorie, mais dans des situations qui ressemblent vraiment à ce que tu vis.
Étape 1 : définir tes horaires de disponibilité… pour de vrai
Si tu devais répondre maintenant, sans réfléchir, à cette question :
“À quels moments de la journée es-tu vraiment disponible pour les autres ?”
Tu répondrais quoi ?
Souvent, les gens répondent : “Bah… tout le temps, sauf en réunion.”
C’est là que le problème commence. “Tout le temps” ne peut pas être une réponse. Parce que :
- tu as besoin de temps pour travailler sans interruption,
- tu as besoin de pauses,
- tu as une vie en dehors du boulot.
Concrètement, définis trois types de temps
Au lieu d’un vague “je suis là quand vous avez besoin”, découpe ta journée en trois catégories :
- Temps vraiment disponible : là où tu peux répondre aux messages, être appelé, te connecter à une visio sans que ce soit un drame pour ton travail.
- Temps protégé : là où tu bosses sur des tâches importantes ou complexes, et où chaque interruption te coûte cher en concentration.
- Temps hors ligne : là où tu es juste… pas là. Avant / après le travail, pause déjeuner, parfois une matinée ou une soirée entière si tu en décides ainsi.
Par exemple, ça peut donner :
- Disponible : 9h30-11h / 14h-16h30
- Temps protégé : 8h30-9h30 / 11h-12h / 16h30-18h
- Hors ligne : avant 8h30, entre 12h et 14h, après 18h
Ce n’est pas gravé dans le marbre. Mais tant que ça reste flou, tu ne pourras rien communiquer clairement.
Étape 2 : accepter que si tu ne poses pas tes horaires… quelqu’un d’autre le fera pour toi
Voici une phrase inconfortable, mais utile :
Si tu ne décides pas quand tu es disponible, les autres le feront à ta place.
Et eux, ils n’ont aucune idée :
- de ta fatigue,
- de tes priorités,
- de ton niveau de saturation,
- de tes obligations personnelles.
Eux, ils voient juste un statut “Disponible”, un message lu, un mail qui n’a “toujours pas reçu de réponse”.
Tu veux savoir pourquoi ça pique autant ? Parce que tant que tu ne dis rien, tu envoies un message implicite :
“Vous pouvez me solliciter à tout moment, je gérerai, je trouverai un moyen.”
Et tu le fais. Jusqu’au jour où tu ne peux plus. Mais pour les autres, ce sera soudain. Pour toi, ça fait des mois que ça dure.
Fixer des horaires clairs de disponibilité, ce n’est pas une “stratégie de productivité”. C’est une mesure de survie à long terme.
Étape 3 : communiquer tes horaires sans passer pour le ou la “relou de service”
C’est généralement là que tu bloques :
“Je veux bien me fixer des créneaux, mais je dis quoi, concrètement ? Sans passer pour celui qui se prend pour un chef, ou qui a besoin d’un tapis rouge pour travailler ?”
L’astuce, c’est de :
- rester factuel,
- parler en “je”,
- montrer que ce que tu fais sert aussi l’équipe (meilleure qualité de travail, moins d’oublis, plus de fiabilité).
Exemples de formulations que tu peux utiliser
Message à ton équipe (chat / mail) :
“Pour mieux avancer sur mes dossiers, je vais tester une nouvelle organisation : je serai pleinement disponible pour les échanges rapides (chat, téléphone, visio) entre 9h30-11h et 14h-16h30. En dehors de ces plages, je serai davantage concentré sur le travail de fond, donc mes réponses pourront prendre un peu plus de temps. Si c’est vraiment urgent, vous pouvez l’indiquer dans le message, je ferai au mieux.”
À ton manager, en entretien ou en one-to-one :
“Je me rends compte que je suis souvent en interruptions permanentes, et ça impacte vraiment ma qualité de travail. Ce que je te propose, c’est que je réserve des horaires où je suis totalement disponible pour l’équipe, et des horaires où je suis en focus sur mes dossiers. Par exemple : dispo 9h30-11h, 14h-16h30, focus le reste du temps. Ça te va si on teste ça pendant deux semaines pour voir ?”
Remarque une chose : tu ne demandes pas la permission d’exister. Tu PROPOSES un système qui :
- respecte ton temps,
- reste utile aux autres,
- n’attaque personne.
Étape 4 : gérer les réactions (et les micro-passifs-agressifs) sans te dégonfler
À ce stade, tu as peut-être une autre peur :
“Et si on me faisait une réflexion ? Si on disait que je suis moins investi qu’avant ? Que je suis ‘moins flexible’ ?”
Il y a trois types de réactions possibles :
1. Ceux qui ne remarquent même pas
Surprise : une partie de ton entourage ne verra même pas la différence. Parce que pour eux, arriver à 14h05 au lieu de 13h57, ce n’est pas un drame. Parce que leur propre manière de travailler est déjà plus saine.
2. Ceux que ça intrigue
Ils vont te dire :
- “Ah mais t’as raison, moi aussi je me fais déranger tout le temps.”
- “C’est pas bête ton système de plages de dispo.”
Tu deviens alors, sans faire de bruit, la personne qui montre qu’on peut faire autrement. Sans poster un long message sur LinkedIn. Juste par ton comportement.
3. Ceux que ça dérange
Ce sont ceux qui avaient pris l’habitude de te solliciter à n’importe quel moment. Pas forcément par méchanceté, juste parce que tu étais toujours là.
Leurs phrases peuvent ressembler à :
- “Tu n’es plus aussi réactif qu’avant.”
- “On pouvait plus facilement te joindre avant.”
- “Ah mais t’es en mode luxe maintenant.” (dit en rigolant, mais pas tant que ça)
Là, tu as le choix :
- soit tu recules, tu dis “oui bon ok, je fais une exception” (puis deux, puis trois),
- soit tu tiens ta ligne, calmement, sans te justifier pendant 10 minutes.
Par exemple :
Réponse possible :
“Avant j’étais dispo tout le temps, mais je finissais souvent mes journées crevé avec l’impression de ne rien avoir vraiment terminé. Là, j’essaie de mieux protéger mon temps de travail. Si c’est urgent, tu me le dis, et je m’adapte. Sinon, je traiterai ça pendant mes créneaux de dispo.”
Tu n’accuses personne. Tu expliques ton fonctionnement. Et tu le répètes si nécessaire. La cohérence, ici, vaut beaucoup plus que l’explication parfaite.
Étape 5 : protéger ton temps… même quand c’est inconfortable
Tout ce qu’on vient de voir ne sert à rien si, à la première occasion :
- tu réponds à un mail à 22h alors que tu as dit “plus de mails après 18h”,
- tu acceptes une réunion sur ton temps protégé “juste cette fois”,
- tu dis oui à un “tu as 5 minutes ?” alors que tu sais très bien que ça va en prendre 40.
Fixer des horaires clairs de disponibilité n’est pas un document à écrire. C’est un comportement à incarner.
Ça veut dire, concrètement :
- désactiver certaines notifications pendant tes créneaux de travail profond,
- laisser un message d’absence clair quand tu es hors ligne (et le respecter toi-même),
- ne plus “rattraper” tes mails pro le soir sur ton canapé pour compenser ta journée hachée.
Tu vas ressentir de la culpabilité. C’est normal. Tu n’as juste pas l’habitude.
Tu vas peut-être même avoir l’impression d’être “moins gentil”, “moins disponible”, “moins arrangeant”.
Mais tu ne deviens pas moins généreux. Tu deviens juste moins disponible pour tout et n’importe quoi, tout le temps.
Et ça, c’est ce qui te permet, paradoxalement, d’être plus fiable quand tu es vraiment là.
Ce qui se passe quand tu oses être le premier à poser des limites
On pourrait croire que si tu es le seul ou la seule de ton équipe à fixer des horaires clairs de disponibilité, tu vas :
- te faire mal voir,
- être mis de côté,
- perdre en crédibilité.
Dans la réalité, ce qui se produit le plus souvent, c’est autre chose :
1. Tu deviens plus prévisible aux yeux des autres
Un collègue qui répond “toujours” est rassurant au début… puis devient flou :
- on ne sait plus quand il pourra vraiment traiter un sujet,
- il répond vite mais parfois à côté,
- il oublie des choses,
- il accepte puis annule à la dernière minute parce qu’il est débordé.
Toi, avec des horaires clairs, tu deviens plus lisible :
- on sait que tu répondras pendant telle plage,
- on sait que si tu ne réponds pas tout de suite, ce n’est pas contre la personne, c’est juste ton mode de fonctionnement,
- on sait que quand tu es en rendez-vous ou en travail concentré, tu es vraiment là, pas à moitié sur ton téléphone.
2. Tu inspires (même silencieusement) les autres à faire pareil
Tu ne le verras pas tout de suite. Mais un jour, tu entendras un collègue dire :
- “Je coupe mes notifs ce matin, j’ai besoin d’avancer.”
- “Je ne suis plus dispo après 18h, on voit ça demain ?”
Et tu te rendras compte que ton geste individuel a ouvert une petite brèche dans la culture de ton équipe. Ce n’est pas une révolution visible. C’est une lente normalisation du fait que :
- être un bon pro ≠ être joignable H24,
- protéger son temps ≠ être égoïste,
- poser un cadre ≠ manquer de flexibilité.
3. Tu travailles avec moins de ressentiment (et ça se voit)
Tu connais peut-être ce mélange bizarre de :
- “Je dis oui parce que je suis gentil”,
- mais “je suis intérieurement exaspéré parce qu’en vrai je n’en peux plus.”
À force, ça se traduit par :
- des petites piques,
- un ton un peu sec,
- des soupirs en visio,
- un cynisme qui monte.
Quand tu choisis vraiment quand tu es disponible, tu peux dire oui sans t’écraser. Et non sans exploser. Tu n’es plus en permanence en train d’encaisser à contrecœur.
Et si le vrai courage, ce n’était pas de “tenir”, mais de dire : “Voilà comment je peux travailler vraiment bien” ?
Tu as peut-être appris à “tenir”. Tenir les deadlines dans des conditions absurdes. Tenir des volumes de demandes ingérables. Tenir des journées à rallonge en dormant mal la nuit.
On valorise beaucoup ça : “tu as tenu, bravo”.
On valorise beaucoup moins celui ou celle qui dit :
- “Pour travailler correctement, j’ai besoin de temps sans interruptions.”
- “Pour rester performant à long terme, j’ai besoin de vrais moments de déconnexion.”
- “Pour ne pas faire d’erreurs, j’ai besoin de ne pas être dans l’urgence en permanence.”
Pourtant, c’est là que se trouve le courage aujourd’hui : dans la capacité à poser un cadre sain, même si personne autour de toi n’ose le faire.
Fixer des horaires clairs de disponibilité au travail, dans une équipe où personne ne le fait, ce n’est pas de la rébellion. C’est de la lucidité.
Lucidité sur tes limites, sur ce que ton cerveau peut réellement encaisser, sur ce que ton corps te dit déjà depuis longtemps.
Si tu t’es reconnu dans cet article, ce n’est pas un hasard
Si, en lisant ces lignes, tu t’es surpris à penser :
- “Mais c’est exactement ce que je vis.”
- “C’est moi, le gars / la fille qui répond toujours.”
- “Je me reconnais dans la peur de passer pour le mauvais collègue si je pose des limites.”
Alors ce n’est pas juste une histoire d’horaires. C’est une histoire de :
- rapport à la culpabilité,
- peur de décevoir,
- identité (“je suis quelqu’un sur qui on peut toujours compter”),
- difficulté à dire non sans te sentir comme un traître.
Les horaires, ce n’est que la surface visible. Derrière, il y a tout un fonctionnement intérieur qui te pousse à rester “toujours disponible”, même quand ça te coûte cher.
Si tu as envie d’aller plus loin que cet article, de comprendre pourquoi c’est si difficile pour toi de poser ce cadre, et comment t’y prendre sans te mettre tout le monde à dos, tu vas trouver énormément de réponses, d’exemples et d’outils concrets dans le livre dont il est question juste après.
On y parle précisément de ce tiraillement entre :
- ton besoin de te préserver,
- et ta peur de passer pour le mauvais collègue dès que tu oses dire : “Là, ce n’est plus possible pour moi.”
Si ce que tu viens de lire t’a parlé, tu verras que ce livre va beaucoup plus en profondeur, avec des situations réelles, des phrases toutes faites que tu peux réutiliser, et surtout une chose : la permission claire de ne plus être “toujours disponible” au travail sans culpabiliser.